Textes politiques 


Ne pas railler, ne pas pleurer, ne pas haïr, mais comprendre

Ce conseil que Spinoza, dans son Traité politique, adressait aux contempteurs des "passions" humaines me semble toujours aussi valide aujourd'hui à propos de la tentation qu'exercent sur certaines personnes des opinions et attitudes d'extrême-droite véhiculées par divers sites, journaux ou spectacles. Comment lutter, en effet, contre ce qu'on ne comprend pas? Or, les études ne sont pas très nombreuses qui permettent de comprendre ce qui, dans l'histoire d'un individu, explique de telles tentations. Il ne nous sert à rien, en effet, de savoir le pourcentage de ces personnes dans chaque catégorie sociale si nous ignorons le rapport entre ces appartenances et ces opinions, c'est-à-dire comment se fait concrètement l'influence de sa situation sur un individu, que nous supposons en outre, du moins dans une certaine mesure, libre de ses choix.

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Des conditions pour une technique anarchiste

Ni sacralisée ni fétichisée,mais pas davantage démonisée : je voudrais plaider pour la possibilité d’adopter une distance critique et lucide vis-à-vis de la technique, en l’intégrant dans la visée d’un monde anarchiste viable et désirable. D’autres articles dans ce numéro rappellent l’ampleur des dégâts causés par les rapports de production actuels à la nature planétaire et au psychisme humain ; je partage largement leur constat. Il ne me semble pas nécessaire de choisir entre les modèles prédictifs plus ou moins alarmants qui circulent aujourd’hui, y compris dans les médias de masse : l’état présent est suffisamment insupportable pour qu’on conclue à l’urgence d’un revirement afin de sauver les conditions essentielles de la vie. Parmi les nombreuses dénonciations de l’impasse techno-industrielle qui sont publiées depuis une bonne cinquantaine d’années, je me propose de sélectionner les analyses les plus convaincantes et les plus utiles pour évaluer concrètement ce qu’il est possible de faire, maintenant et dans nos propres vies, pour influencer ce changement dans le sens que nous voulons.

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Tentative de compréhension du cas des éditions Agone

L'hiver dernier, la maison d'édition associative Agone connaissait de rudes soubresauts, avec le départ de cinq salariés sur six entre septembre 2012 et janvier 2013, sous la forme d'une démission et de quatre ruptures de contrat négociées avec indemnité. Tout récemment, à l'occasion d'une conférence de presse à Marseille le 19 septembre 2013, une série de communiqués ont été répandus dans des milieux plus larges, faisant éclater au grand jour et exacerbant à l'extrême un conflit aux racines déjà anciennes et complexes. Quelle que soit la première version des faits que l'on entende, on en tire d'abord l'impression que l'affaire est claire, les responsabilités bien établies. Mais lorsqu'on recueille des témoignages plus complets de part et d'autre, on se rend compte de la complexité de l'écheveau à démêler pour comprendre l'ensemble des facteurs qui sont intervenus, dont l'importance est ressentie de manière très diverse selon les personnes. Sans qu'il soit nécessaire de soupçonner des mensonges, il y a, à des degrés divers, une mémoire sélective, une réticence à reconnaître sa propre part de responsabilité, une sensibilité plus ou moins grande à certains éléments.

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Bakounine et les conditions de l'émancipation

Les célébrations d’anniversaire offrent le grand avantage de permettre de comparer le passé et le présent, d’évaluer la distance parcourue et d’exhumer des pensées qu’on croyait passées et qui se révèlent très présentes. Il me semble que l’œuvre de Bakounine se prête particulièrement à ce genre d’exercice, du fait qu’elle contient à la fois des observations très informées sur la situation sociale de son époque, des réflexions intemporelles sur l’évolution des sociétés humaines et sur le sens même de la vie humaine, et des propositions d’action facilement actualisables pour qui aspire comme lui à un changement radical de société. Dans cette œuvre foisonnante, une réflexion qui me semble particulièrement remarquable est celle que mène Bakounine sur le rapport problématique entre l’émancipation individuelle et l’émancipation sociale, ou entre l’évolution des mentalités et l’évolution des structures régissant la société. Le rapport est problématique parce que les deux émancipations semblent s’impliquer réciproquement, l’une étant la condition de l’autre, de telle manière qu’on ne voit pas par laquelle on devrait commencer : pour changer la société, il faut changer les individus qui la composent, et pour changer les individus il faut que change l’influence que la société exerce sur eux.

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Désobéir à la loi : au nom de quoi ? pour quels résultats ?

Plusieurs procès sont en cours pour des actes que leurs auteurs revendiquent comme de la désobéissance civile : par exemple le refus, par des responsables d’institutions scolaires, d’inscrire leurs élèves dans la banque de données « Base élèves », ou le refus de prélèvement d’ADN lors de certaines arrestations. Nous proposons de faire le point sur l’évolution de ces affaires, de présenter les instruments juridiques utilisés et leurs issues possibles, d’évaluer aussi quelle solidarité peut être utile pour les inculpés.

D’autre part, il nous semble aussi intéressant de réinterroger la notion de désobéissance civile, pour préciser ce qui la distingue de n’importe quelle infraction à une loi. Il est bien connu qu’elle se caractérise par une critique politique, par une mise en question de la légitimité d’une loi. Une telle mise en question possède à la fois un volet politique et un volet philosophique : qu’est-ce qui donne la légitimité à un pouvoir instituant, de telle sorte qu’il faille obéir à ses lois ? Et d’où viennent les valeurs au nom desquelles une loi est estimée injuste, indigne, inacceptable ? Mais aussi : pourquoi les actes de désobéissance politique sont-ils si rares, pourquoi tant de soumission et de respect ? Nous avancerons quelques propositions de réponses, en recourant à divers textes de réflexion politique et philosophique, qui au cours de l’histoire ont interrogé ces tensions récurrentes des sociétés humaines.

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Philosophie et anarchisme : distinction et utilité réciproque

Le colloque organisé à Lyon sur la « Philosophie de l’anarchie » annonçait l’intention d’« explorer ce que les théories libertaires [ont] encore à nous dire positivement, à interroger leur rapport aux courants philosophiques dominants d’hier et d’aujourd’hui ». La référence à la philosophie était justifiée notamment par le fait que « en son sens le plus ancien elle est aussi relative à des genres de vie, à des pratiques effectives qu’elle s’efforce d’informer ou d’exprimer », et de citer comme exemple « la philosophie de vie de personnes qui décident d’habiter dans un squatt ».

En dépit de l’intérêt bien réel que promettaient les thématiques annoncées, il m’a semblé que la notion même de « philosophie anarchiste » ou de « philosophie de l’anarchisme » était une formulation erronée du rapport entre la philosophie et l’anarchisme, susceptible de faire tort à la fois à l’une et à l’autre. Je voudrais montrer d’abord la nécessité de dissocier ces deux activités, et ensuite la possibilité de les placer d’une autre manière dans une relation d’utilité réciproque.

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A quelles conditions l’enseignement de la philosophie est-il émancipateur ?

Plus encore que tout autre enseignement, celui de la philosophie, pour atteindre son but, doit répondre à une demande et à des préoccupations réellement éprouvées par les enfants et les adolescents ; à cette condition seulement, la philosophie peut mener à des niveaux de réflexion qu’on ne pourrait atteindre ni par une méditation solitaire, ni par des conversations courantes, ni par des connaissances scientifiques.

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Qui contre-attaque l’Empire ?

Pour qui s’informe des conditions d’existence des populations humaines sur la planète Terre en ce début de 21e siècle, il ne fait aucun doute que le bilan est largement négatif. Les unes s’accaparent la majeure partie des ressources naturelles et des produits du travail, se gavent d’hyper-consommation et vivent dans la peur de perdre le revenu qui leur donne accès à toujours plus de marchandises inutiles voire nuisibles. Les autres sont décimées par les famines et les guerres causées par les volontés rivales d’hégémonie sur les ressources naturelles et humaines. Les unes et les autres sont dominées par l’idéologie selon laquelle la croissance et les investissements, les dépenses des riches et l’austérité des pauvres finiront par réaliser le meilleur des mondes possibles, car il n’est pas de salut en dehors du système capitaliste. Cette ritournelle est du moins entonnée par tous les moyens de diffusion qui se trouvent aux mains soit des États soit des groupes économiques. Un peu partout des voix s’y opposent, et l’on peut maintenant trouver dans l’info-sphère mondiale toutes les informations et analyses sur la nuisance suicidaire du système et sur des manières possibles de le remplacer par un meilleur.

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Hommage à Francisco Ferrer

Il y a juste un siècle, le 13 octobre 1909, Francisco Ferrer y Guardia était exécuté à Montjuïc, dans les fossés de la forteresse de Barcelone, après avoir été jugé à la hâte par une cour martiale. Son défenseur commis d’office, le capitaine de l’armée Francisco Gacelan, fut lui-même écœuré par les charges mensongères de l’accusation et par la partialité éhontée du jugement. Sa défense passionnée lui valut la prison et des sanctions militaires. Manifestement, Ferrer était un homme à abattre à tout prix. Pour comprendre cet acharnement, il ne suffit pas d’invoquer, comme certaines institutions le font en ces temps de commémoration, l’engagement de Ferrer en faveur de la libre pensée, de l’enseignement laïque et de la pédagogie rationaliste. Il faut y ajouter son combat pour une révolution anarchiste, dans un contexte d’insurrection qui faillit déjà renverser une monarchie aux abois.

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Faut-il chercher dans la nature un fondement des valeurs morales ?

Il est tentant, lorsqu’on souhaite répandre certaines valeurs morales et en disqualifier d’autres, de chercher à justifier ses préférences en donnant aux comportements que l’on prône une origine naturelle, en espérant garantir ainsi leur nécessité ou leur préférabilité.

Ainsi, depuis le XIXe siècle et jusqu’à maintenant, le capitalisme se présente comme le système économique le plus naturel et le plus incontournable, parce qu’il serait fondé sur une loi naturelle régissant non seulement le genre humain mais toutes les espèces vivantes, à savoir la compétition et la sélection des individus les plus aptes. L’idéologie de l’individualisme compétitif existait bien avant la découverte darwinienne de la sélection naturelle, mais celle-ci a permis de la renforcer au point de devenir une hégémonie de la pensée dans tous les champs du savoir et de l’action. La réaction des mouvements révolutionnaires contre cette idéologie s’est également exprimée dans l’ensemble de ces champs, et l’ouvrage de Kropotkine sur l’entraide comme facteur de l’évolution en est l’expression sur le terrain des sciences de la vie.

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L’ancrage dans un territoire, exigence réactionnaire ou condition d’autonomie ?

L’anarchisme, à l’instar d’autres mouvements émancipateurs nés au XIXe siècle, a toujours revendiqué l’internationalisme, ou plutôt même la disparition des nations et des frontières, et l’universalisme de ses aspirations, par opposition aux idéologies réactionnaires insistant sur le particularisme, les spécificités nationales, l’incompatibilité des identités culturelles. Dans les années 1960 culmine le désir d’être citoyen du monde, de parcourir le globe en quête d’autres cultures, de s’établir où le vent nous mène sans aucune nostalgie pour la terre où l’on est né. Brassens raille « les imbéciles heureux qui sont nés quelque part » ; toute la jeunesse américaine est « on the road again ».

Cependant, depuis une vingtaine d’années, une composante importante du mouvement altermondialiste, en particulier les associations paysannes et indigènes, semble prendre le contre-pied de ce modèle. Ces associations affirment en effet que la défense de leur territoire est indispensable à leur survie et elles luttent pour la préservation de leurs racines culturelles contre l’uniformisation imposée par la culture capitaliste.

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Détermination contre terreur au Mexique

Cela fait plus d’un an maintenant que le peuple de l’État d’Oaxaca s’est soulevé contre son gouvernement corrompu et autocratique, contre la sujétion, la misère, le clientélisme imposés par le « Parti Révolutionnaire Institutionnel » (PRI). Plusieurs mois déjà que l’occupation de la capitale, Oaxaca, a pris fin sous les assauts de la mal nommée « Police Fédérale Préventive ». Et pourtant, pas plus maintenant que durant la phase la plus violente du conflit, on n’assiste à un recul de la combativité des rebelles ; aucune des stratégies mises en place par la terreur d’État n’a réussi à écraser cette lutte,même si en apparence les pouvoirs habituels se sont réinstallés.

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Disperser le pouvoir : un espoir en Amérique latine

Pablo Servigne et Annick Stevens ont interviewé l’écrivain et journaliste politique uruguayen Raúl Zibechi, lors du passage de celui-ci à Bruxelles, en janvier 2007. Nous vous présentons ici une retranscription de l’essentiel de cet entretien, qui a surtout porté sur l’analyse des mouvements sociaux en Amérique latine et sur les nouvelles formes d’organisation anti-étatique qu’ils promeuvent.

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Comment reprendre en mains le pouvoir politique

Nos vies manquent cruellement de pouvoir politique. Tout nous échappe, tout est régi sans notre intervention. Il ne se passe pas un jour sans qu’une nouvelle loi, un nouveau décret, vienne réglementer, limiter, interdire l’une ou l’autre activité. Que cela concerne la production économique, les institutions judiciaires, l’enseignement public ou l’aménagement du territoire, jamais les acteurs principaux ne prennent part aux décisions. Le pouvoir de décider pour tous est confisqué par une petite classe, plus ou moins endogame et auto-reproductrice, de professionnels sur lesquels seules les puissances financières ont de l’influence. Pour le particulier, presque plus rien n’est permis, presque plus rien n’est possible.

Il me semble important de penser que, dans une société anarchiste, c’est bien de pouvoir politique que l’ensemble des membres jouiraient, et que ces deux termes, « pouvoir » et « politique » doivent être revendiqués positivement lorsque nous tentons de faire progresser notre type d’organisation collective.

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La philosophie, une alternative libertaire à la religion

Dans la majeure partie du globe, la religion est encore une évidence, le doute même n’est pas encore apparu, et les guides de voyage vous conseillent prudemment de ne pas chercher à parler d’athéisme, si vous ne voulez pas fâcher vos interlocuteurs. Dans les régions où l’athéisme a été pensé, publié, défendu contre toutes les inquisitions, la religion est encore largement l’opium du peuple. L’opium, c’est-à-dire tout à la fois son analgésique, son refuge et sa consolation. Ce ne sont pas les plus grandes abominations qui en provoquent le besoin – celles-là font douter de l’existence des dieux. Ce sont les difficultés quotidiennes, permanentes, les injustices devenues normes, le dégoût et l’impuissance à changer les choses, qui mènent au désir de se réfugier ailleurs, de s’inventer ailleurs un monde juste et beau. Quand suffisamment de conditions historiques sont réunies, le monde meilleur devient projet à réaliser ; quand au contraire tout changement important vers le mieux semble impossible, le monde meilleur est rejeté dans l’au-delà, atteignable soit après la mort soit par une évasion dans les paradis artificiels du mysticisme, de la foi, de la sympathie universelle.

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La démocratie vue par ses inventeurs

Bien peu de gens actuellement, si l’on évoque la démocratie, se représentent autre chose que la démocratie représentative. Pour nos « représentants » politiques et tous leurs relais (presse, écoles et malheureusement de nombreux politologues et philosophes politiques), toute autre forme en est inconcevable. Si on leur rappelle que la démocratie directe a été appliquée à l’échelle des cités grecques, ils affirment qu’elle est impossible actuellement, soit parce que les États sont de trop grandes entités, soit parce que la politique est devenue trop complexe pour que des non-spécialistes puissent s’en occuper. La réponse des anarchistes est que rien n’empêche, d’une part, de fédérer de petites entités et, d’autre part, à la fois de simplifier les systèmes et de former l’ensemble des citoyens. Mais le bouleversement nécessaire à ce changement semble un prix trop cher à payer pour l’intérêt qu’on en tirerait : au fond, que tous décident, qui le souhaite vraiment  ?

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Droit, nature et organisation politique d’après Aristote

La conception aristotélicienne du droit naturel est particulièrement intéressante parce qu’elle ne se réclame d’aucune entité transcendante et qu’elle parvient à se maintenir en équilibre entre l’universalisme et les différences, de même qu’entre le fait établi et l’idéal à atteindre. En ce sens, elle me semble souvent proche de la pensée politique anarchiste, même si, à certains égards, Aristote est irrémédiablement prisonnier de son époque. Je voudrais examiner sa réflexion sur deux questions qui suscitent toujours actuellement le débat : sur quoi peut-on fonder un droit universel qui dépasse les droits particuliers de chaque société ? faut-il accorder tous les droits inconditionnellement à tous ou les subordonner à certaines exigences ?

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